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Littérature anglaise - Page 64

  • Dillard à la rivière

    Depuis que Pèlerinage à Tinker Creek (Prix Pulitzer, 1975) m’a été recommandé, j’en ai lu partout confirmation. Sortir de cette lecture n’est pas facile. Annie Dillard à la rivière nous emporte dans un tel flot d’observations, de pensées, d’éblouissements, que cette année passée au cœur des montagnes, au sortir d’une pneumonie, à trente ans à peine, semble une vie entière à contempler le monde, à interroger la vie.

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    En consacrant sa thèse à Walden ou La vie dans les bois de Thoreau, la romancière et essayiste américaine, aussi peintre et poète, avait déjà choisi son inspiration essentielle, la nature. Isak Dinesen avait une ferme en Afrique, Annie Dillard une maison sur une rive : « Je vis près d’une rivière qui s’appelle Tinker Creek, dans une vallée des Montagnes Bleues, en Virginie. » C’est là qu’elle approche le mystère de la création : « Les montagnes sont gigantesques, paisibles, elles vous absorbent. Il arrive que l’esprit s’exalte et s’installe au cœur d’une montagne, et la montagne le retient lové dans ses plis, sans le rejeter comme font certaines rivières. Les rivières, voilà le monde dans ce qu’il a d’excitant, le monde dans toute sa beauté ; moi, c’est là que je vis. Mais les montagnes, c’est là que j’habite. »

    Elle est avant tout regard, « tout est bon à regarder ». Reflets du ciel sur l’eau, bœufs, grenouilles, arbres, oiseaux, insectes. Annie Dillard décide d’y tenir « un journal météorologique de l’esprit » (Thoreau) : « raconter des histoires et décrire certains aspects de ce vallon du genre plutôt domestiqué, et d’explorer, toute tremblante de frayeur, certains recoins obscurs ».

    Loisir et labeur, exploration, chasse, le bonheur est à la portée de tout qui sait se consacrer à une activité : voir. « Il y a des tas de choses à voir, des cadeaux sans emballage, et des surprises gratuites. » Pour voir, écrit-elle, « il faut être amoureux, ou alors, bien informé des choses. » Aimer la lumière et l’ombre. « Observatrice sans scrupules », Annie Dillard reconnaît que c’est pour une grande part « affaire de verbalisation » ; voir, c’est aussi dire. « L’air que je respirais était comme de la lumière ; et la lumière que je voyais était comme de l’eau. J’étais la lèvre d’une fontaine que la rivière, éternellement, venait remplir ; j’étais l’éther, la feuille dans le zéphyr ; j’étais goutte de chair, j’étais plume, j’étais os. »

    Les nuits d’hiver, elle lit, elle écrit, récolte la moisson semée le reste de l’année. « Tout ce que l’été dissimule, l’hiver le révèle. » Il lui arrive souvent de songer aux Esquimaux, à leurs rites saisonniers. Neige, premières gelées. Comment se débrouillent les rats musqués, comment se nourrissent les oiseaux. Observation du temps : « Il y a dans ce monde sept ou huit catégories de phénomènes qui valent la peine qu’on en parle, et l’une d’entre elles, c’est le temps qu’il fait. »

    Dans sa maison où les araignées ont « libre accès », Annie Dillard raconte les mantes religieuses, dont elle a appris à découvrir les oothèques (fourreaux ou capsules sécrétées par la femelle au moment de la ponte et contenant les œufs). Elle veut aussi explorer le temps, tendre un filet et capter le « maintenant ». Le passage d’une saison à l’autre n’a qu’un rapport lointain avec le calendrier. Le présent est un éclair, « l’attrape qui pourra ». « Vivre, c’est bouger ; le temps est une rivière vivante soumise à des lumières changeantes. »

    Sous un sycomore, Dillard interroge la conscience de soi, cite des mystiques, médite sur la moyenne de 1356 créatures vivantes découvertes dans la couche superficielle du sol forestier. « Les arbres agitent les souvenirs ; l’eau vive les guérit. » Au printemps, le chant des oiseaux reste un mystère, on ne sait pas au juste pourquoi ils chantent, la revendication territoriale n’est pas une explication suffisante. « La beauté en soi est un langage pour lequel nous n’avons pas de clé ».

    Pèlerinage à Tinker Creek (traduit par Pierre Gault) est une chronique des jours, des saisons, alimentée par les souvenirs, l’expérience, la lecture. Sous un microscope, Annie Dillard s’intéresse au plancton, elle a ramené une tasse pleine d’eau de la mare aux canards. Elle voudrait « tout voir, tout comprendre » de « cette inextricable complexité du monde créé » : formes, mouvements, « texture du monde, avec ses filigranes et ses volutes ».

    On ne résume pas un tel livre. On embarque, on regarde par-dessus l’épaule d’une amoureuse de l’air, de la lumière et de l’eau. On apprend. On s’interroge. On prend conscience. On médite. La nature est pleine d’horreurs – « c’est toujours croque ou crève ». Tinker Creek est une vallée des merveilles où une femme va son chemin en regardant où elle met les pieds, en s’immobilisant tout près d’un serpent, « en vivant, en écrivant ». Un jour, elle retrouve sur un sentier un aquarium abandonné, songe à y installer un terrarium ; elle y mettrait un cadre, elle y cacherait un sou et dirait aux passants : « Regardez ! Regardez ! Voici un petit carré du monde. » Splendide.

  • Implacable Atwood

    « Immense romancière mais aussi poète et essayiste », c’est ainsi que l’éditeur présente Margaret Atwood pour Œil-de-chat (Cat’s Eye, 1988), traduit de l’anglais (Canada) par Hélène Fillon. Je referme ce gros livre (plus de six cents pages) le cœur serré. Admirative. L’enfance sans mièvrerie, l’âge mûr sans complaisance. Ce roman d’Atwood, implacable, ressemble à une autobiographie, mais c’est une fiction, rappelle-t-elle en préambule. Elaine Risley, peintre, y explore sa vie : « Le temps n’est pas une ligne, mais une dimension ; comme les dimensions de l’espace » (première phrase). 

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    Au milieu de sa vie, celle-ci revient à Toronto pour la première rétrospective de son œuvre. Son ex-mari, le père de sa fille aînée, lui a prêté son studio pour l’occasion. Mais ni lui ni Ben, son second mari, ne sont à ses côtés, elle le regrette, elle a « perdu le goût des étrangers ». En survêtement bleu pastel, son « déguisement de non-artiste », elle se rend à la galerie avec un peu d’appréhension.

    « Avant Toronto, j’étais heureuse. » Dans la Studebaker du père, zoologiste, la famille se déplaçait au gré de ses missions de recherche en forêt, jusqu’au jour où l’on annonce à Elaine et à son frère Stephen qu’ils auront désormais une maison à eux. Leur père va enseigner à l’université. Le bungalow carré entouré de boue, sans aucune finition à l’intérieur, déçoit d’abord Elaine. Mais elle aime observer les croquis des insectes en coupe, et aussi se rendre à l’Institut de zoologie.

    A l’école, pour la première fois, elle fréquente des filles. « Je connais les règles non écrites des garçons, mais avec les filles j’éprouve toujours le sentiment d’être sur le point de commettre une gaffe inimaginable, épouvantable. » D’abord Carol, la seule à prendre l’autobus avec elle, qui s’étonne de tout dans la vie d’Elaine : la maison non finie, leur mode de vie, les vêtements inadéquats. Puis la belle amie de Carol, Grace, dont la mère, Mrs Smeath, a le cœur malade et fait la sieste chaque après-midi. Une femme pleine de principes. Elaine la déteste.

    Dans la cour de l’école, on joue aux billes, Elaine adore celles qu’on appelle « œils-de-chat », qui « ressemblent vraiment à des yeux ; mais pas à des yeux de chats. » Son favori, un œil-de-chat bleu, elle le garde toujours dans son sac à main. Au retour de vacances, à la mi-septembre, les écolières se retrouvent, plus grandes, différentes. Il y a une troisième fille près de Carol et Grace, la très sûre d’elle Cordelia. Elaine est subjuguée. Cordelia dirige bientôt leur petit groupe. Elle fait des remarques inattendues sur les gens, commente tout, juge.

    Cordelia est obsédée par les corps des femmes, des hommes. Mrs Smeath par le manque de religion : elle persuade Elaine de les accompagner à l’Ecole du dimanche, aux offices. Tandis que son frère abandonne ses jeux de chimiste en herbe pour s’intéresser aux étoiles, Elaine subit chaque jour davantage la pression des filles, dont elle devient la victime préférée. Pour elles, elle devient Mary, reine d’Ecosse, décapitée, enterrée dans un trou qu’elles referment avec des planches. Elles ont neuf ans.

    « Tout ira bien à la condition que je ne bouge pas, que je ne dise rien, que je ne révèle rien. Je serai alors épargnée, acceptable encore une fois. Je souris, frémissante de soulagement et de reconnaissance. » Les petites filles ne sont pas si mignonnes, elles sont « grandeur nature ». Terrorisée à l’idée de perdre ses amies, Elaine veut plaire. « Avec la haine, j’aurais su comment me comporter. Elle est transparente, froide comme le métal, directe, inébranlable, contrairement à l’amour. »

    La fillette tombe malade de plus en plus souvent. Comment sa mère ne réagit-elle pas à ses silences, ses lèvres mordues, ses peaux arrachées ? Quand elle la questionne, l’encourage à ne pas être « une chiffe molle », Elaine se tait. Un jour, à l’Institut de zoologie, elle s’évanouit pour la première fois. Après avoir découvert cette échappatoire, elle devient à l’école « la fille qui s’évanouit ». Les jeux secrets s’aggravent, Elaine manque y laisser sa peau.

    Après cela, une limite a été franchie. Bien que craintive et lâche, d’un seul coup, elle n’a plus peur de ses « amies », elle se sent libre, prend des distances. Pourtant, ce que lui a fait Cordelia la hante : « Tu m’as fait croire que je n’étais rien. » A leur nouvelle école, Elaine se montre une bonne élève, attentive, silencieuse. Cordelia s’amuse à piquer dans les magasins et n’étudie pas. C’est maintenant Elaine la plus forte, « une langue de vipère ». Excellente en biologie, elle peut dessiner n’importe quoi. En plein examen, elle sait soudain qu’elle ne sera pas biologiste, mais peintre.

    Margaret Atwood réussit dans ce roman éclaté un portrait de femme, d’artiste, hors des conventions. Décrit sans fioritures ce qu’on peut ressentir, endurer, souffrir, dans le sous-sol d’une vie ordinaire. Comment quelqu’un devient ce qu’il est. Bien plus tard, de retour chez sa mère très âgée, Elaine Risley retrouve dans une malle son œil-de-chat, sa bille fétiche : « Je la regarde et j’y vois ma vie entière. » Œil-de-chat, ce sera aussi le titre d’un autoportrait. A l’exposition de Toronto – une ville « comme un miroir qui ne renverrait que la moitié dévastée du visage »   elle parcourt du regard son œuvre et sa vie, mais n’attend en réalité qu’une chose, l’arrivée de Cordelia.

  • La seule façon

    « Oh ? Garven ne professe pas une religion, reprend Elsa ; ce n’est pas un prêtre.

    - La religion ne change rien à l’affaire, réplique la princesse. Il ne faut jamais se laisser diriger par un seul homme. Par un grand nombre d’hommes et de femmes, oui, en les observant et en les écoutant, et finalement en délibérant avec soi-même. C’est la seule façon. C’est la vie qui doit être notre directeur spirituel. »

     

    Muriel Spark, Une serre sur l’East River 

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  • Spark l'inventive

    Vous connaissez ces coïncidences : on ouvre le journal, un livre, et hop, une passerelle apparaît entre choses vues, lues, entendues. C’est un des plaisirs qui augmentent avec l’âge, ces liens de plus en plus nombreux qui croissent au jardin de notre mémoire. Une serre sur l’East River de Muriel Spark (The Hothouse by the East River, 1973, traduit de l’anglais par Philippe Mikriammos ) commence ainsi : « Si seulement c’était vrai que tout est bien qui finit bien, si seulement c’était vrai. »

     

     

    Un magasin de chaussures à New York, essayages. Le vendeur regarde les chaussures, la dame observe l’homme. Quand son mari, Paul, rentre chez eux, elle lui annonce une nouvelle incroyable, tournée vers la fenêtre en contemplant l’East River : Helmut Kiel, « un des prisonniers de guerre en Angleterre », vend des chaussures sur Madison Avenue, elle l’a reconnu. « Elle lui dit tout ce qui lui passe par la tête à cette heure du soir ; à lui de découvrir si ce qu’elle raconte est vrai ou si elle l’a imaginé. Mais est-ce voulu ou bien n’y peut-elle rien ? Où le vrai, où le faux ? »

     

    Elsa est le sujet de conversation le plus fréquent entre Paul et Pierre, leur fils, pour qui sa mère est loin d’être une idiote. Tous deux sont convaincus qu’elle doit poursuivre son analyse auprès de Garven, pour éviter un nouveau séjour en clinique. Elsa, la femme élégante et fortunée qu’il a épousée, est si étrange parfois – folle ? Garven (le psychiatre demande à ses patients de l’appeler par son prénom) est pris au dépourvu quand Elsa déclare « A Carthage je m’en fus » ; elle se réjouit d’être une fois de plus parvenue à lui faire perdre son sang-froid. Paul est agacé, il se rend sur Madison Avenue pour vérifier, lui aussi y reconnaît Kiel, ce n’était pas l’imagination d’Elsa.

     

    Paul s’énerve de voir sa femme toujours assise à la même fenêtre. « La fenêtre en saillie, accrochée quatorze étages au-dessus de tout, passe pour un signe de luxe. Ces grandes fenêtres occupent un tiers du mur oriental qui surplombe le fleuve, ainsi que la totalité du mur septentrional de l’autre côté de la rue, et le coin attenant du mur occidental d’où l’on voit toute la rue et les avenues qui se croisent, diminuant peu à peu jusqu’à l’immeuble de la Pan Am. » Mais Elsa préfère regarder le fleuve et ses couleurs changeantes.

     

    La singularité d’Elsa Hazlett apparaît dans la lumière : « Elsa projette une ombre dans le mauvais sens », un autre sens que les autres. Paul ne dort plus dans le même lit que « la schizophrène ». « Nul homme ne peut dormir avec une femme dont l’ombre tombe à l’envers et qui reçoit de la lumière – de la lumière ou autre chose – venue d’ailleurs. » Leurs enfants, Pierre et Katarina, s’en sont rendu compte, eux aussi, mais Garven ? Dans l’immédiat, leur problème, c’est ce Kiel, arrêté après la guerre et décédé, d’après les registres de la prison de Hambourg. Vivant, avec de nouveaux papiers, il représente une menace.

     

    Paul et Elsa, quand ils étaient jeunes, travaillaient en Angleterre pendant la guerre. C’est là qu’ils se sont fiancés. Kiel était un agent double. Eux agissaient au Complexe, un avant-poste des services secrets britanniques, à la campagne. Paul avait été informé un jour par un officier de la Sécurité d’une liaison suspectée entre Kiel et Elsa. « A l’été 44, est-il en train d’expliquer à son fils, la vie était plus animée que maintenant. Les heures du jour duraient plus longtemps. On vivait passionnément et dangereusement. Il y avait une guerre. » Pierre ne prend son père au sérieux que quand il remarque un homme dans la rue qui, tous les soirs, surveille l’entrée de son immeuble. Maintenant que Kiel obsède Paul, Elsa l’accuse à son tour d’imaginer : cet homme est trop jeune pour être ce Kiel même s’il lui ressemble, c’est son fils, peut-être.

     

    Il y a trois ans, quand ses enfants lui reprochaient de n’être plus aussi « douce et patiente », Elsa leur avait reproché de manquer de compréhension : « A votre tour d’être doux et patients ». Katarina lui écrit encore pour demander de l’argent. La seule à rester l’alliée d’Elsa sans réserve, c’est l’énorme princesse Xavier, « Poppy », qui se plaint toujours de la chaleur que leur système de chauffage central ne permet plus de réduire dans l’appartement.

     

    Angleterre, 1944. New York, années septante. Muriel Spark oscille d’un temps à l’autre, insinue de nouveaux éléments pour donner du grain à moudre aux lecteurs. Raconte l’histoire d’Helmut Kiel. Transforme Garven, le psychiatre, en maître d’hôtel des Hazlett – il veut étudier de plus près le cas Elsa, en faire un livre. Paul trouve cette situation insupportable. Il se réfugie chez son fils, qui monte au théâtre un Peter Pan joué uniquement par des acteurs sexagénaires, et qui a besoin d’argent - l’argent d’Elsa, l’argent suisse. Et voilà Elsa à Zurich avec le vendeur de chaussures, qui s’appelle en réalité Müller. Mais elle rentrera pour assister à la première, ce qui promet.

     

    Une serre sur l’East River s’affranchit de la logique pour nous conduire on ne sait où, drame ou pirouette. Déconseillé aux cartésiens. Recommandé aux amateurs de fantaisie, pour le plaisir des situations absurdes et des répliques.